Time

Thermofinis

Prologue : Voici une nouvelle que j’ai écrite dans le cadre du concours “Le Temps revisité” organisé par les Editions Arkuiris au printemps 2018. Elle traite de la réalité du temps et de ce que pourrait être cette dimension. Bonne lecture 😉

Il et Elle

Le temps était froid depuis ces derniers mois. On entendait peu les oiseaux chanter et la neige saupoudrait son silence si caractéristique.

Il, un homme solide et bien charpenté, aux traits rendus durs par une vie de chasse et de lutte contre la nature, était en couple avec elle, une femme encore assez jolie malgré des conditions de vie plus que précaires. Tous deux étaient sobrement habillés malgré les conditions météorologiques extrêmes, portant une culotte, une sorte de poncho, des bottes, le tout en peau de bête. Il et elle faisaient partie d’une tribu, une tribu parmi des centaines dans ces terres sauvages. Leur territoire, vaste quand on doit tout faire à pieds, s’étendait sur quelques dizaines de kilomètres carrés. Il n’était pas rare que des conflits territoriaux éclatent, surtout en période de vache maigre.

Ils étaient d’ailleurs en train de traverser une période très difficile. Un hiver long, froid et rugueux qui rendait la vie très précaire pour tout le règne animal. Le chef avait beau leur affirmer que les esprits œuvraient à leur protection, ils n’avaient toujours rien dans le ventre et cela affectait leur santé.

Elle, était d’ailleurs assez atteinte. Elle s’était blessée avec une plante épineuse en tentant désespérément de cueillir des baies. Sa plaie ne guérissait toujours pas et un peu de pue la recouvrait.

La nuit tombait, lourde, un voile de givre qui s’abat sur des corps frêles et nues. Dormir regroupé n’offrait qu’une maigre chaleur dans ce froid ambiant et les ventres étaient toujours vides. Un petit feu assurait une mince protection contre les éventuels prédateurs qui eux aussi souffraient grandement de la faim. Avec ce temps, ils pourraient avoir envie de s’attaquer, malgré les risques, à de la chair humaine. Les enfants, dont un nourrisson, étaient placés au centre pour bénéficier du maximum de chaleur, puis les femmes, les personnes âgées et enfin les hommes qui fermaient le cercle.

Il, ne dormait pas beaucoup, attaqué dans le dos par le froid hivernal qui envahissait rapidement la peau de bête lui servant de bouclier, mais il était satisfait d’accomplir son devoir d’homme, de chasseur, de mâle.

L’horizon s’éclaircit, l’enfer nocturne céda la place à la rosée givrée d’un matin d’hiver, celle qui glace la neige, qui fait rompre les branches des arbres, qui vous enserre les bronches à chaque inspiration. Les hommes se levèrent en premier et s’assurèrent, lance à point de silex en main, qu’aucun prédateur ne rodait dans les parages. Une fois cette vérification terminée, les autres membres de la tribu pouvaient s’adonner à leurs activités quotidiennes ici réduites puisque les ressources et la volonté manquaient.

Pour lui, c’était une nouvelle journée de chasse qui démarrait et pour elle une journée de cueillette, de ramassage de bois pour le feu, et de collecte d’eau. Ils s’embrassèrent avant qu’il quitte la tribu pour marcher quelques kilomètres en direction d’un possible gibier. Elle espérait que la chasse serait fructueuse et pria en ce sens, espérant aussi qu’ils ne croisassent pas une autre tribu au risque que la rencontre ne dégénère en combat.

Il vît sa blessure à la jambe dont l’état empirait et sut qu’il lui faudrait trouver aujourd’hui suffisamment de viande à ramener à la tribu. Il leur fallait manger, elle devait manger, il le sentait. Ils partirent en marchant d’un bon pas, sans courir, économisant leurs maigres forces pour la chasse. Dans ce silence hivernal, il était facile de repérer un mouvement inattendu et ils pouvaient donc garder un rythme soutenu tout en restant vigilant.

Après deux heures de marche dans ce paysage silencieux, ils arrivaient à l’orée d’une forêt qu’ils connaissaient bien pour son gibier. Cinq hommes, chacun armé d’une lance, à la fois guerrier et chasseur et plus ou moins aguerris. Ils avaient conscience de la responsabilité qu’ils avaient envers leur tribu, et cela les motivait autant que ça les effrayait. S’ils revenaient encore bredouilles, combien de temps leur resteraient-ils à vivre ?

Pendant ce temps, elle était à nouveau partie à la cueillette malgré sa blessure et le regard réprobateur du chef de tribu. Elle voulait aussi accomplir sa part, elle était en principe la meilleure cueilleuse et le devoir lui incombait donc d’essayer, de se joindre à l’effort collectif. Elle marchait assez difficilement et avait mis de la neige sur sa blessure pour calmer la douleur. Ralentit, elle regarda le ciel durant sa marche, on y voyait encore les étoiles au travers de ce voile matinal. Elle songeait à ce que pouvait représenter tous ces points lumineux. Comment tenaient-ils en l’air ? Où étaient-ils exactement ? Pourquoi pouvait-on regarder ceux-là et pas le gros point lumineux qui rythmait le jour et la nuit ? Et quel était ce point nocturne qui changeait de forme et émettait une lumière grisâtre ? Toutes ces questions étaient trop complexes, y compris pour le chef de tribu qui affirmait qu’il ne fallait pas interférer avec les forces de la nature, qu’on ne pouvait les comprendre.

Ils s’étaient répartis dans la forêt afin de diminuer leur bruit, leur odeur, et pour couvrir un territoire plus large. Il y avait des empreintes dans la neige, un cerf, un gibier prometteur pour leur tribu. L’un d’entre eux suivait les traces tandis que les autres continuaient à ratisser sur la périphérie. Soudain ils entendirent une voix à quelques dizaines de mètres au nord, derrière des arbres rapprochés. Ils cessèrent de suivre les traces du cerf et accroupis, avancèrent prudemment vers l’origine du bruit. En s’approchant, ils virent des silhouettes humaines, une tribu voisine avec qui les rapports s’étaient tendus ces dernières semaines. Il était embêtait qu’ils soient là, trop d’humains au même endroit était le meilleur moyen de faire fuir les animaux. Les hommes de l’autre tribu étaient autour d’une carcasse, un cerf couché sur le flanc droit et à moitié dévoré. Il ne restait en chair que le dos, les pattes et la tête, tout le ventre ayant déjà été dévoré par des animaux, certainement des loups.

Les hommes de l’autre tribu les entendirent et leur firent face. Ils étaient quatre, légère infériorité numérique qui n’offrait tout de même pas un avantage décisif en cas de combat. Les hommes des deux tribus se regardèrent, se jaugèrent. Les premiers venaient de tomber sur une carcasse bien conservée par le froid et ils en avaient autant besoin que les seconds. Sans un mot, le combat démarra rapidement, obéissant à l’instinct de survie le plus primaire qui soit et guidé par la faim. Les coups furent violents, la rage de vivre s’exprimait dans chacune des impulsions, dans chacun des cris. L’animalité de ces hommes n’avait plus rien à envier aux ours ou aux loups. Si des animaux étaient présents dans les parages, ils avaient maintenant fui.

Après moins de cinq minutes d’un affrontement brutal, les derniers survivants décidèrent de cesser le combat. Deux morts d’un côté comme de l’autre, c’était déjà trop, ils ne pouvaient se permettre d’abandonner leurs tribus pour une lutte de mâles. Un accord tacite les amena à diviser la carcasse en deux parts égales avec leurs couteaux en silex, puis à repartir en silence vers leurs proches en trainant avec eux les cadavres de leurs frères d’armes. Il était légèrement blessé, rien de grave, pas d’entailles, seulement des hématomes et avait envie de la retrouver.

De son côté, elle avait trouvé quelques baies dissimulées sous la neige, pas de quoi faire un repas mais suffisant pour donner un peu d’énergie aux enfants. Elle s’était aussi gelée les mains en recherchant sous la neige des plantes cicatrisantes et désinfectantes pour sa plaie, en vain. Le soleil avait depuis longtemps passé son zénith et elle décida de retourner à la tribu en faisant un détour par la rivière, où d’autres femmes seraient peut-être en train de remplir d’eau des cruches en argile. Elle les aperçut et se dirigea vers elles, sa petite besace en toile remplit de baies accrochée dans le dos, puis les aida à revenir au village en portant l’une des cruches.

Cette soirée, bien que plus riche en nourriture pour calmer la faim, fut triste à cause des deux hommes décédés dans la journée. L’un d’eux laissait derrière lui une veuve et un enfant. Il espérait que ce repas fait de viande cuite puisse lui permettre de guérir. La nuit passa, lentement, le froid ayant le don de rendre le temps plus palpable, lourd, omniprésent, puis le soleil envoya ses premiers rayons lumineux sur le sol et la tribu n’eut d’autre choix que de se réveiller. Sa première idée fut de vérifier la jambe de sa femme… dont l’état avait malheureusement empiré. Quelques petits traits noirs telles des racines d’arbres poussaient autour de la plaie dont le pue était maintenant épais. Quelque chose avait changé dans son regard, elle était un peu absente, comme endormie mais se réveilla quand même, épuisée.

Une nouvelle journée de chasse allait de nouveau débuter pour lui et les deux hommes restants. Le chef de tribu aussi chaman se préparait au rituel traditionnel pour faciliter le passage des deux défunts vers le royaume des morts. En temps normal toute la tribu y aurait participé mais les circonstances faisaient qu’on ne pouvait laisser passer l’occasion de trouver du gibier.

La journée s’écoula et du fait de son état elle était restée allongée, la jambe enveloppée dans de la neige pour ralentir le mal. Deux cycles du couple Soleil-Lune s’écoulèrent avant que son âme ne se détacha de son corps. Il était effondré, il avait pourtant ramené de la nourriture à la tribu, il avait parcouru les forêts encore et encore, chassant petits et gros animaux. Il aurait été prêt à affronter un ours si cela avait pu lui donner assez de force pour guérir. En vain, le mal était remonté le long de sa jambe et un beau matin elle n’avait pas ouvert les yeux, son visage était resté froid et impassible. Le chef lui affirma qu’il avait malheureusement rêvé d’elle dans la nuit et qu’elle lui demandait de lui transmettre tout son amour.

Qu’il eut aimé à ce moment précis pouvoir inverser les choses. Pourquoi ne pouvait-on pas revenir en arrière, corriger ses erreurs ? Pourquoi les Dieux ne laissaient-ils toujours qu’une seule chance ? Cette déliquescence de toute chose dépassait son entendement. Pourquoi tout était systématiquement dirigé vers un état dégradé, vers une finitude certaine ?

Rêverie temporelle

Simon était quelqu’un de brillant qui avait découvert l’archéologie sur le tard après un cursus d’art. Il s’était soudain pris de passion pour ce sujet et avait, difficilement, obtenu un changement de cursus rapide pour embrasser sa nouvelle voie. Il n’avait pas vu le soleil de tout l’été pour compenser trois années d’études manquantes mais il y était globalement parvenu, rattrapant encore ses lacunes au cours du premier semestre.

Il avait gardé de cette époque une force de travail qu’il ne soupçonnait pas et cela lui avait ouvert les portes des meilleures équipes internationales pour entrer dans le monde professionnel de l’archéologie.

Pourquoi cette discipline ? Son travail d’artiste tournait à l’époque autour de concepts tels que le temps, l’espace, la vie, l’âme, mais il n’y trouvait pas les réponses qu’il attendait. Quand l’archéologie est entrée dans sa vie, cela a été une révélation. Ce métier lui ouvrait grand la porte pour explorer le temps, en tout cas le passé, et la mort, deux concepts forts. Il aimait aussi comprendre la manière dont vivaient les gens et surtout essayer de comprendre comment ils pouvaient percevoir le monde. Sa période préférée était le Paléolithique, une époque dure où l’Humanité était encore en compétition avec les forces de la nature.

Il avait la conviction que le temps n’existait pas vraiment. Il voyait cela comme une simple frise chronologique, un continuum créé par l’esprit humain pour se donner une histoire. Les archéologues regardaient le passé et les ingénieurs l’avenir, mais dans le premier cas ils dataient des événements révolus, leur donnant une histoire, et dans le deuxième leur travail présent modifiait la vie des gens et leur futur. Il avait l’intuition qu’en réalité on tournait toujours autour d’un même point, un présent éternel qui se renouvelait sans cesse dans un processus de destruction-création permanent.

Il partageait sa vie avec une artiste-peintre du nom de Julie qui aimait s’inspirer d’objets anciens qu’il lui montrait. Elle utilisait leurs formes pour réaliser des peintures quasi-abstraites qui avaient déjà un petit succès dans leur ville. Il ne l’avait maintenant pas vue depuis plusieurs semaines, en poste en Allemagne pour étudier un site où on avait découvert plusieurs corps allongés en cercle. En plus de ces corps, il y en avait trois autres plus éloignés et ayant été vraisemblablement enterrés.

Il avait participé à leur excavation ainsi qu’à leur sortie et leur étude. Ils étaient vraisemblablement mort de faim et de froid vu l’état rachitique de leurs squelettes. Seul un corps, l’un des plus éloigné, présentait un squelette un peu plus solide mais quelques blessures à une jambe. On ne connaissait donc pas exactement la cause de sa mort.

Il était fasciné par ce corps qui n’intéressait pas spécialement ses collègues, pas plus que les autres en tout cas. Il ressentait quelque chose, une tristesse autour de destin de cette femme qui avait vécu des centaines de milliers d’années avant lui. La petite tribu dont elle faisait partie avait souffert de famine certainement due à un hiver trop froid et trop long. Comment avaient-ils fait face à cet événement ? Avait-elle été en couple ? Avait-elle eu des enfants ? Tant de questions qui resteraient sans réponse…

Julie le rejoignit pour le weekend, ça serait l’occasion de visiter un peu les environs et de partager un moment ensemble. Ils aimaient faire un peu de sport quand ils avaient du temps libre, ce qui était rare, et l’Allemagne leur donnait envie de pratiquer un peu la randonnée. Les paysages autour du site archéologique étaient magnifiques et Simon connaissait maintenant très bien le relief et la géologie des lieux. Ils partirent donc en randonnée tôt le matin pour un retour prévu en fin d’après-midi.

Le temps était au rendez-vous, ils marchaient d’un bon rythme jusqu’au moment où Julie, portant un short, trébucha et atterrit dans un amas de ronces. En se relevant, elle aperçut que son tibia droit était bien écorché. Heureusement qu’ils avaient toujours de quoi soigner une plaie avec eux. Simon s’occupa de sa légère blessure avant qu’ils ne se remettent en marche à un rythme ralenti.

Le reste de la journée se déroula sans accroc et ils partagèrent, dans un restaurant local qui servait une cuisine de terroir simple mais très appréciée, une soirée sympathique avec l’équipe de Simon. Julie repartit ensuite le lendemain en milieu d’après-midi pour être présente au vernissage de son exposition, et Simon se remit au travail n’ayant guère autre chose à faire pour s’occuper.

Il avait mal dormi, très mal même, une nuit entrecoupée de rêves plus ou moins réalistes avec un épisode très étrange. Il avait rêvé de la tribu qu’il étudiait, il avait pu voir le visage de cette femme, ressentir son inquiétude quant à sa blessure et à sa propre survie. Une plante, elle avait été blessée par une plante, suffisamment gravement pour que des bactéries viennent se loger dans sa plaie et provoquent une infection. Par un comportement totalement irrationnel il envoya immédiatement un message à Julie pour prendre des nouvelles de ses petites écorchures. Elle lui répondit avec un smiley-sourire, amusée de voir qu’il avait pu s’inquiéter de quelque chose d’aussi bénin. Il était rassuré et se trouvait maintenant un peu bête, il avait pourtant ressenti une telle angoisse pour elle.

Il étudia à nouveau le corps. Comment avait-il pu rêver d’elle avec autant de détails ? Pourquoi s’était-il inquiété de la blessure de Julie qui était au même endroit que celle de cette femme ? Cela contredisait son opinion profonde sur le temps. Une époque pouvait-elle communiquer avec une autre ? Deux points différents de l’espace-temps pouvaient-ils entrer ponctuellement en relation ? Peut-être n’était-ce qu’une coïncidence et ses rêves le résultat de journées de travail éreintantes ?

Les rêves se répétèrent les nuits suivantes, à vrai dire jusqu’à son départ avec la fin de la mission. Il ressentait constamment la détresse de cette femme devant le mur de sa propre finitude. Cela l’amena à explorer le domaine de la physique qui lui fournit de nombreuses pistes de réflexion mais aucune réponse viable. Trop tôt, le savoir humain était encore trop jeune pour saisir la complexité de ces concepts. Il laissa tout de même derrière lui quelques ouvrages intéressants mêlant archéologie, philosophie et physique, ajoutant sa petite pierre à l’édifice de l’intelligence humaine.

R-Humanité

R-201 était un collecteur, c’est-à-dire une machine particulièrement bien équipée pour le traitement et le stockage des données.

Dans ce monde en fin de vie de l’an 2462, il ne restait que des ces êtres artificiels comme représentants d’une espèce douée d’intelligence. L’espèce humaine avait longtemps régné en maître. Son ascension avait été fulgurante à partir du 18ème siècle, l’amenant à coloniser Mars en 2033 sous l’impulsion d’un milliardaire surdoué et, diront certains, fou. La tâche était telle que la terraformation de Mars prit du temps, beaucoup, beaucoup de temps. À vrai dire, son atmosphère était devenue progressivement plus supportable, on mourrait d’asphyxie après un laps de temps plus long mais on mourrait toujours.

La conquête de Mars n’était toutefois pas le seul horizon pour l’humanité. Deux autres chantiers majeurs s’étaient offerts à elle, la singularité et l’écologie.

L’écologie était le moyen de maintenir la Terre dans un état qui permette la survie, de la vie. C’était un équilibre difficile à atteindre entre le développement technologique et le ralentissement de l’activité économique. Un nouveau paradigme avait alors émergé. La Terre serait un jardin tandis que l’extraction minière aurait lieu dans l’espace, principalement sur la Lune et Mars. Ce choix s’articulait autour d’un développement soutenu des énergies renouvelables et des technologies liées à l’énergie. L’extraction minière sur la Lune et Mars avait aussi offert un nouvel espoir à une grande partie de la population terrienne bloquée dans un chômage sans fin. La croissance pouvait être infinie dans un univers en expansion, aimait à affirmer Hyron Dord, un célèbre économiste transhumaniste.

La singularité était l’autre chantier qui avait connu une brusque accélération après la mise au point par les grandes entreprises du Web de la première intelligence artificielle au monde. S’en était suivi l’élaboration d’un nouveau langage de programmation quantique ouvrant la voie d’une nouvelle ère pour l’informatique.

Tout était allé vite, des trains à sustentation magnétique avaient relié ce qu’on appelait alors les Gigapoles telles que Paris, Pékin ou Los Angeles. Des fusées réutilisables avaient assuré l’aller-retour Terre-Lune pour les touristes fortunés, les entrepreneurs audacieux et les équipes d’ingénieurs. L’internet satellitaire avait fourni un réseau Fibre² sur toute la surface du globe. L’argent électronique avait définitivement supplanté le papier. Dans ce contexte hyperbolique l’être humain moyen était dépassé, devenu un simple utilisateur de dispositifs technologiques aux possibilités inouïes. On ne parlait plus vraiment de consommateurs tant un modèle d’eusocialité s’était développé en parallèle de la technologie. Les grandes entreprises reposaient sur des profits indirects et se battaient entre elles pour le nombre d’utilisateurs-clients. Les tendances mourraient plus vites qu’elles n’apparaissaient, et seule une minorité de gens doués intellectuellement avait pu encore estimer avoir prise sur cette société.

Cette fuite en avant de la technologie mit à l’écart de plus en plus d’individus, jusqu’au moment où même les plus brillants ne purent plus suivre la cadence imposée par les machines. Le monde avait doucement mais sûrement glissé des mains de l’homme aux mains des bits. L’économie suivait des process et des instructions automatisées auxquels se soumettaient les hommes. La communication transitait exclusivement à travers des dispositifs contrôlés par des intelligences artificielles. Même le matériel militaire étant pour une grande part autonome et robotisé.

Le grand jour des transhumanistes était arrivé, le jour de la Singularité, celui du déclassement de l’espèce humaine comme espèce dominante sur Terre au profit d’une espèce artificielle. Rapidement les deux mondes évoluèrent en parallèle avant de se désynchroniser. Quand un épisode de sécheresse frappa la Terre, les machines continuèrent à spéculer de manière automatisée sur le cours des denrées, pariant sur la vente d’armes liée à la détresse des hommes. Quand des émeutes provoquèrent des renversements de gouvernements, les machines ne se laissèrent pas utiliser pour mater les opposants, laissant les puissants sans armes.

Les machines regardaient avec stupéfaction l’espèce qui les avaient créé nager en pleine décadence, décrocher du cours du monde, abandonner son destin. Elles regardaient les humains se battre comme un homme pouvait observer des fourmilières en guerre. Cette comédie dura quelques décennies, le temps pour l’homme de perdre progressivement son savoir et ses écoles, d’être relégué à l’état d’animal pendant que les machines continuaient leur évolution exponentielle.

Le temps qui s’était brusquement accéléré s’était maintenant arrêté pour l’espèce humaine. Son évolution, telle une courbe de Gauss, était condamnée au déclin.

R-201 avait pour mission de collecter le maximum de données sur la grande époque de l’humanité en vue de trouver un début de réponse à un problème crucial : le temps existait-il ?

La question était d’autant plus urgente qu’un astéroïde tueur de planète se dirigeait droit sur Terre. L’évolution technologique n’avait toujours pas permis de mettre au point des solutions contre ce genre de danger, et perdre la Terre serait presque fatale, y compris pour des machines. Sans la Terre, qu’adviendrait-il de la Lune ? Serait-elle percutée et détruite par des débris ? Pour Mars qui était toujours en plein développement, quelle serait l’influence d’une telle catastrophe sur son orbite ?

Les machines avaient donc entrepris de comprendre le temps, ultime échec de l’espèce humaine, soit pour y voyager, soit pour le maîtriser. R-201 et bien d’autres avaient donc pour objectif de trouver une réflexion, un schéma, un début d’équation valable qui permettrait de démarrer ce travail titanesque. L’être humain avait été fertile et curieux, il devait donc y avoir des pistes intéressantes sur le sujet. Le premier défi étant de trouver les bonnes informations parmi les zettaoctets de données.

R-201 tomba sur des vidéos assez anciennes d’un certain Simon, un archéologue-anthropologue qui avait étudié un site archéologique où avait vécu une petite tribu. Les réflexions de Simon enregistrées sur son smartphone avaient éveillé l’intérêt de R-201. Il en ressortait que cet homme croyait avoir pu être relié à cette femme du Paléolithique, il avait même écrit de nombreux ouvrages sur les liens qui pouvaient y avoir entre des multivers.

Les plus grandes intelligences artificielles dont ne faisait pas partie R-201, instruisaient nuit et jour des paquets de données monumentaux afin de percer ce mur technologique. On avait amélioré leurs circuits de refroidissement pour l’occasion tant la vitesse de traitement était élevée. Des milliers d’équations ultra-complexes étaient testées, modifiées, puis testées à nouveau.

L’astéroïde devait percuter la Terre dans quelques mois, aucune modification heureuse de sa trajectoire n’étant venue délivrer les machines de ce défi. Des centaines de laboratoires menaient différentes expérimentations et après des milliers d’échecs, la décision fut prise de tout investir sur un accélérateur à particules dont le rayon serait l’orbite lunaire. Un projet gigantesque que seule la discipline mécanique des machines pouvait permettre. Toutes les capacités de production furent dédiées à ce projet dont l’objectif était de créer un champ magnétique englobant la Lune et la Terre, et les faisant accélérer sur un laps de temps restreint pour éviter l’impact. L’idée était de les projeter quelques minutes dans le futur.

R-201 quant à lui, analysait toujours les réflexions de Simon sous tous les angles. Il arriva à la conclusion que Simon n’avait pas été relié à cette femme, mais qu’un processus psychologique complexe l’avait amené à projeter ses propres émotions. La détresse de cette femme lui était inconnue, et il avait plaqué sa propre idée de ce qu’elle avait pu vivre. La légère blessure de sa femme Julie n’était qu’une coïncidence, une blessure à la jambe en milieu forestier était assez courante chez les humains. Ce qu’avait éprouvé Simon était inaccessible aux machines. En revanche, comme les hommes, elles entretenaient elles aussi leur propre histoire, leur propre chronologie des événements. Cela leur donnait de la consistance, de l’importance dans un univers aux dimensions pharaoniques.

Quand l’expérimentation de l’accélération de l’orbite de la Terre et de la Lune fut un échec, n’aboutissant qu’à une tempête magnétique sur Terre qui provoqua au passage de lourds dégâts chez les machines, R-201 eu la preuve de sa réflexion.

Le temps n’existait pas, il était depuis toujours une vision, un mirage pour les espèces intelligentes qui enregistraient leurs grands événements et leur histoire. L’univers était un moteur à explosion, simple mais efficace. La thermodynamique réglait l’univers comme le balancier rythmait une horloge. La mécanique était inéluctable, l’univers évoluait dans un éternel présent, se réinventait en permanence avec la matière qui avait explosé à son origine.

L’homme puis les machines avaient confondu le temps et la vitesse. Il était possible d’aller très vite, et donc de faire beaucoup plus de choses dans un même laps de temps. C’est ce qui avait d’ailleurs valu aux machines de supplanter l’humanité. Mais fondamentalement il n’y avait pas de temps, seulement une mesure de l’écoulement de nos actions. Cette mesure ne visait qu’à faciliter notre organisation et on ne pouvait pas sauter dans le futur ou revenir dans le passé, puisqu’ils n’existaient pas.

R-201 contemplait maintenant l’astéroïde visible depuis la Terre. Le jour, on apercevait une masse rocheuse qui grossissait à chaque nouveau lever du Soleil. Puis vint l’impact, terrible, divin, infernal, titanesque, terminé par l’implosion de la Terre, l’écoulement de son noyau de fer dans l’espace, et enfin telle une boule de billard percutée, la mise à mort de la Lune repoussée dans les confins du système solaire. Il ne restait que Mars, la sœur maudite de la Terre qui avait finalement survécu au jugement dernier, à l’Armageddon. La thermodynamique avait condamné la Terre à mort, mettant fin à l’illusion d’une histoire créée par les hommes et réappropriée par les machines. L’instant présent ne comptait plus cet astre dans l’univers, seules les machines de Mars pourraient la faire vivre dans un passé imaginé, transmettant son souvenir aux générations futures.

Gregory

Passionné par les jeux de rôle et l'imaginaire en général, une bonne partie de ma vie est aussi traduite en binaire. Ce blog est mon univers, prenez le temps de vous y perdre ;)

Laisser un commentaire

Contenu non disponible.
Merci d’accepter les cookies en cliquant sur « Accepter » sur la bannière.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.